Elle a toujours adoré les écrevisses, dont la chair est si tendre sous la carapace. Ce soir-là, Ségolène Royal les a mises au menu du dîner qu'elle donne chez elle, à Boulogne, quelques jours après son retour de Djerba, le 20 mai. François Hollande est absent - les agapes sont réservées à ceux qui ont été ses plus proches collaborateurs pendant la campagne présidentielle. Le cognac servi pour l'apéritif est arrosé de Schweppes. Entre le taboulé et le gâteau au chocolat, on parle des législatives. Ségolène Royal a déjà confirmé qu'elle n'était pas candidate, sensible, notamment, aux arguments de sa conseillère Sophie Bouchet-Petersen: la présidence de la région Poitou-Charentes, ce sont des moyens et une équipe bien plus importants que ceux qu'offre l'Assemblée nationale. Certes, la tribune du Parlement présente un accès privilégié aux médias lors des débats autour des textes les plus emblématiques de la législature. Encore faut-il se distinguer parmi les meilleurs orateurs, ce qui n'est pas tout à fait le cas de Ségolène Royal. Elle-même en est consciente...
Autour de la table, chacun donne son avis. L'avocat Jean-Pierre Mignard, Christophe Chantepy, directeur de cabinet, Benoît Thieulin, responsable de tout ce qui est lié à Internet, Camille Putois, chef de cabinet, ont été invités, eux qui ne sont pas en vacances. Le député socialiste Julien Dray, en campagne pour sa réélection, apparaît en fin de soirée. L'ex-conseiller Bruno Rebelle, lui, s'est pointé dès l'entrée, alors qu'il n'avait pas été convié - certaines de ses attitudes, pendant la campagne, ont agacé Ségolène Royal. Le malentendu jette un petit froid, rapidement dissipé. Pendant le repas, il est beaucoup question de l'association Désirs d'avenir. La présidentielle, elle, est mise hors sujet. «Le moment n'est pas encore venu d'en parler», coupe l'ex-candidate lorsqu'un convive se remémore tel ou tel événement. Pourtant, elle a commencé à écrire, à jeter sur le papier quelques-unes des réflexions que lui ont inspirées les semaines écoulées. Elle parle d'organiser, cet été, un «séminaire de travail» pour réfléchir aux points forts et aux points faibles de sa campagne, évoque «une analyse, une remise à plat» nécessaires. En attendant, la démarche relève de l'intime: «Il est hors de question de pratiquer l'autocritique maintenant, affirme Dray. On ne va pas baisser la tête devant tout ceux qui n'ont pas cessé de la dézinguer de l'intérieur, alors qu'elle a obtenu 17 millions de voix!» Les trahisons, les doutes, les coups bas - toutes les blessures des derniers mois doivent demeurer secrètes.
Rester droite. Son éternel sourire tient la douleur à distance
Rester droite. C'est l'antienne de Ségolène Royal, dont la raideur dissimule la faille tandis que l'éternel sourire tient la douleur à distance. Le 5 mai, à la veille du second tour, elle apparaît heureuse et détendue aux amis qu'elle accueille pour un buffet froid à son domicile. Depuis quinze jours, elle sait qu'elle a perdu - la brutalité de l'échec fait déjà partie du passé. Son verre à la main, elle évoque la soirée du lendemain, avertit qu'elle veut aller vite après la proclamation des résultats: «Il faudra que je parle tout de suite, parce que, si j'attends, ils vont tous me tomber dessus!» «Ils», ce sont les éléphants du PS, ceux qui n'ont jamais accepté sa désignation, ceux qui lui ont, considère-t-elle, saboté la campagne et qui comptent aujourd'hui profiter de sa défaite pour la jeter aux oubliettes.
Ségolène Royal se tourne vers Sophie Bouchet-Petersen, qui est aussi l'une de ses «plumes». Elle insiste, sans se départir de son sourire: «N'est-ce pas, Sophie? Il faudra être prête!» Autour d'elles, tout le monde a saisi l'allusion à la soirée catastrophique du 22 avril. Ce soir-là, abasourdie par l'ampleur du score de Nicolas Sarkozy, la candidate décide de récrire la totalité du discours prévu. Elle s'y met dans la confusion générale, tandis que des directives contradictoires, de la part de ceux qui sont avec elle à Melle (Deux-Sèvres) et de ceux qui appellent de Paris, la ralentissent encore. L'heure tourne. Ségolène Royal a du mal à travailler. Elle est sonnée, comme jamais elle ne l'a été ces derniers mois, comme jamais elle ne le sera les prochaines semaines: l'élection est perdue. Elle vient de le comprendre, deux semaines avant la fin du match - «Il manque deux points», confirme Julien Dray, convaincu, lui aussi, que la bataille est finie. Lorsqu'elle prend enfin la parole, le 22 avril, sur les écrans de télévision, elle porte le masque de la défaite. Les traits sont tirés, le visage est fatigué, la voix prête à se briser. Tous les symboles de la chute, que beaucoup attendront le 6 mai, c'est ce soir-là qu'elle ne peut les dissimuler.
La dégringolade est brutale, à la mesure des certitudes qui ont porté Ségolène Royal pendant la campagne. Ne répondait-elle pas, chaque fois qu'un collaborateur s'alarmait d'un mauvais sondage ou d'une mesure mal accueillie: «Ne vous inquiétez pas, puisque je vais gagner»? Touchée au coe; ur, elle ne se dérobe qu'un instant. La fragilité qui a percé sous l'armure a disparu dès le lendemain, lundi 23 avril, lorsqu'elle paraît à la réunion dans son QG parisien du 282, boulevard Saint-Germain: «Maintenant, je veux surprendre.» La voilà qui prépare l'après-second tour, toute à sa conviction qu'elle doit faire «bouger les lignes» - elle le dit à quelques proches: les Français lui seront reconnaissants, après le 6 mai, d'avoir brisé le carcan du dogme pour leur «offrir» une alternative, une autre manière de pratiquer le débat politique. Ségolène Royal se sent libre. Elle décide, elle exige, elle fait fi de la consternation du parti, impose un concert au stade Charléty. «Les artistes ne seront jamais disponibles; quatre jours pour tout préparer, c'est trop peu! plaide l'équipe. Eh bien, qu'est-ce que vous attendez pour les appeler?» rétorque la candidate. Quelques jours plus tôt, au meeting de Montpellier, Patrick Mennucci répète avec elle le scénario de la traversée de la salle: «Bravo, nous sommes enfin au point! lui dit-elle en riant. Dommage que la campagne s'arrête!»
" Nous sommes enfin au point ! Dommage que la campagne s'arrête ! "
Les jeux sont faits - pour Ségolène Royal, le débat télévisé face à Nicolas Sarkozy n'est qu'une occasion supplémentaire de montrer sa détermination et sa dimension de femme d'Etat. Elle le prépare à sa manière, avec les notes qui lui sont données, sans que chacun sache qui d'autre a participé. «Elle cloisonne exactement comme François Mitterrand, constate l'un de ses proches, mais autant, chez lui, le secret attisait le désir, autant, chez elle, il inspire la méfiance, l'angoisse d'être exclu. Mitterrand était maître dans l'art de séduire, Ségolène est juste très séduisante.»
Le matin du 4 mai, à quarante-huit heures du second tour, le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale annule tous ses rendez-vous pour rejoindre à Lorient (Morbihan) la candidate socialiste. Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes, veut la persuader de s'exprimer le plus vite possible dimanche soir: «Tu dois jouer l'"anti-Jospin", assurer les militants que tu continues, qu'ils peuvent compter sur toi. Dès 20 h 5!» Ségolène Royal y a déjà réfléchi. Sa priorité, c'est d'apparaître souriante, combative et sereine devant les Français. Elle l'explique à ses invités pendant la soirée qu'elle donne le 5 mai: «Une défaite, c'est déjà difficile à vivre pour tous ceux qui ont cru en vous... Je ne vais pas en rajouter!» Il faut surprendre, impressionner.
Le 6 mai, la bonne humeur est de rigueur parmi ses collaborateurs - l'euphorie de Sophie Bouchet-Petersen stupéfie l'une de ses voisines, à la Maison de l'Amérique latine: «Ce qu'a fait Ségolène, c'est formidable! Quelle belle campagne! Ils ne vont pas se débarrasser d'elle comme ça... - Est-ce que quelqu'un peut lui dire qu'on a perdu?» murmure son interlocutrice en se détournant. Pas Patrick Bloche, patron des socialistes parisiens, qui s'affirme lui aussi moins déprimé en partant qu'en arrivant: «Le sourire de Ségolène Royal a aidé les militants - et les autres! - à faire leur deuil. L'effet thérapeutique a été immédiat!» Ce n'est pas l'avis le plus partagé au parti. L'idée d'une fête que les amis de Ségolène Royal songent à organiser dans la foulée est écartée d'office. «Une fête de la défaite, à moins de 47%, il ne manquerait plus que ça!» soupirent les dirigeants en haussant les épaules.
La France entre en sarkozysme, elle s'éclipse. Lorsqu'elle part à Djerba avec ses enfants et leurs amis, le 13 mai, Ségolène Royal a déjà pris une décision: elle ne veut pas être candidate aux élections législatives.
Elle le dit à quelques-uns de ceux qui viennent la voir au 282: «Je ne le sens pas. Je veux prendre du recul, voyager, continuer à rencontrer des gens. Après tout, je n'ai plus le même statut qu'avant...» Elle invoque aussi le non-cumul des mandats, qu'elle a défendu dans son pacte présidentiel, promet malgré tout de réfléchir pendant son week-end. Par précaution, et afin que le sort de celle qui doit lui succéder ne pèse pas dans sa décision, la 24e circonscription du Nord avait été réservée à Delphine Batho. L'information est révélée par une journaliste du Parisien, ce qui contraint Ségolène Royal à s'exprimer publiquement sur le sujet avant de s'envoler pour la Tunisie.
Ses soutiens ne la lâchent pas
Dans ses valises, elle emporte Sylvie, de Gérard de Nerval, Les Cent Plus Beaux Poèmes du monde, aux éditions du Cherche Midi, ou encore Philosophie légère de la mer, petit essai sur le pouvoir salvateur et purificateur de l'eau. «Là-bas, j'ai beaucoup dormi, j'ai nagé, j'ai lu des livres que j'ai pris dans la bibliothèque des enfants», confie Ségolène Royal en rentrant. Plus détendue, moins raide que dans son armure de candidate. Pourtant, c'est «là-bas» qu'elle accuse le contrecoup de l'échec, physiquement, moralement, alors que l'éloignement a relâché la tension et que cèdent enfin les digues qui contenaient la mélancolie.
Ceux qui l'ont soutenue pendant la campagne ne la lâchent pas. A peine est-elle rentrée à Paris qu'elle s'entretient au téléphone avec Bernard-Henri Lévy. Le philosophe continue de dire tout haut son admiration pour la tâche accomplie. Malgré ces témoignages de sympathie, en cette fin de mois de mai, Ségolène Royal hésite à reprendre son bâton de pèlerin pour les législatives. «C'est étrange, non, d'enchaîner comme ça deux campagnes?» Il faut toute l'habileté d'un François Rebsamen pour la convaincre qu'il lui sera très difficile de reprendre la parole, demain, si elle la refuse aujourd'hui. Parler, mais pour dire quoi? Que les socialistes peuvent emporter ce scrutin, alors que pas un d'entre eux ne le croit? Qu'il faut une opposition unie au président, alors que le PS est plus divisé que jamais? Ce parti, décidément, l'ennuie, même si elle en a compris la force et le pouvoir de nuisance. Elle tergiverse, un pas en arrière, deux pas en avant, quand ce n'est pas l'inverse. A des journalistes choisis, «happy few» qu'elle accueillait encore à son QG le 11 mai, pour les remercier d'avoir suivi sa campagne, elle assurait qu'elle ne s'exprimerait pas avant les législatives. Moins de vingt-quatre heures plus tard, le matin du 12 mai, elle évoquait sans ambages le scrutin présidentiel de 2012 devant la presse massée à la sortie du conseil national du PS...
Le 21 mai, Ségolène Royal est à Poitiers, où elle préside une réunion de la commission permanente de la région Poitou-Charentes. «Elle était absente, témoigne un élu de l'opposition. Je ne l'avais jamais vue comme ça, presque humaine dans sa manière de s'ennuyer. Il faut dire que les discussions tournaient autour de bouts de route, de toitures de lycée, de problèmes de chaudières... Quand on a rêvé de l'Elysée, c'est compliqué!» Le 27, elle est à La Rochelle, pour son premier déplacement de soutien aux candidats en campagne. Les militants l'ovationnent, se pressent pour l'embrasser, la toucher. Cette ferveur intacte semble lui réinsuffler la vie, redonnant un sens à son combat: «Quand ces gens viennent vers moi pour me remercier, je me dis que je n'ai pas tout raté», avoue-t-elle plus tard à un journaliste qui l'interroge sur la difficulté de surmonter la fin d'une campagne et de reprendre une vie normale. Rien ne la galvanise comme l'enthousiasme du public: «Ségolène Royal ne veut pas être présidente, elle veut être une star!» résume un député qui la connaît bien. D'ailleurs, revoilà les sondages qui la sacrent. Hier, elle était la meilleure pour gagner l'Elysée. Aujourd'hui, elle est la meilleure pour rénover le PS.
" Les Walkyries "
Auparavant, à défaut de pardonner, il lui faudra faire semblant d'oublier que certains n'ont jamais cru en elle, si elle veut réussir à nouer les alliances qui s'imposent au sein d'un parti meurtri. Mais à qui fait-elle encore confiance, elle qui cite parfois cette maxime de La Rochefoucauld: «Notre défiance justifie la tromperie d'autrui»? A quelques intimes, Jean-Pierre Mignard sans doute, Christophe Chantepy, son amie Natalie Rastoin et Sophie Bouchet-Petersen peut-être, blondes toutes les deux et que François Hollande a surnommées «les Walkyries». En revanche, entretenue dans le doute par une partie de son entourage, elle a suspecté longtemps la fidélité politique de son compagnon. Persuadée, malgré les dénégations de plusieurs élus PS affolés par les répercussions publiques de conflits privés, qu'il voulait convaincre Lionel Jospin de se présenter pour l'écarter, elle, de l'investiture socialiste... François Hollande n'est plus l'interlocuteur privilégié de Ségolène Royal. En témoignent les journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin dans La Femme fatale (Albin Michel): pendant la campagne, racontent-elles, la candidate s'est plus souvent tournée vers Jean-Pierre Chevènement ou vers Bernard-Henri Lévy que vers l'homme fort du parti. Ainsi, ce n'est pas lui qu'elle écoute, à l'issue du débat télévisé du 2 mai, alors qu'il juge qu'elle en a fait «un peu trop» dans la colère. Cette fois-là, Ségolène Royal est plus sensible à l'enthousiasme des membres de son équipe, presque tous convaincus qu'elle a «plié» son adversaire, presque tous désarçonnés par les premiers sondages qui indiqueront exactement l'inverse.
Le 29 mai, retenue par les mêmes appréhensions qu'elle a exprimées avant son déplacement à La Rochelle, elle hésite à participer au meeting collectif du Zénith, à Paris, aux côtés de Dominique Strauss-Kahn, de Laurent Fabius et des autres. Et si la salle lui était hostile? Rassurée par ses amis, elle finit par accepter, malgré le refus de Bertrand Delanoë de la laisser s'exprimer en premier. Le 30 mai, en Charente, elle est acclamée avec la même force qu'aux plus beaux jours de la campagne présidentielle et retrouve, en dépit de la fatigue, ce visage rayonnant qui la distingue de ses rivaux. «Tu vois, je te l'avais dit!» s'amuse Jean-Marc Ayrault au téléphone. Du coup, Ségolène Royal sent s'affermir sa volonté de prendre le contrôle du parti - dans l'avion qui l'emmène à Lyon, le 31 mai, elle confirme aux journalistes qu'elle ambitionne d'ouvrir sa formation «vers les républicains du centre» et de déclencher une «nouvelle vague d'adhésions».
L'ex-candidate redoutait par-dessus tout d'être en situation de faiblesse, et que d'autres décident à sa place de l'heure et du lieu du «débriefing» de sa défaite. Elle sait désormais qu'il n'en est rien, qu'elle demeure protégée par le plébiscite que lui accordent les militants pour rénover le PS. Qu'ils s'avancent, les éléphants, ces hommes qui exigent des comptes: ils affronteront une femme debout. Pour le reste, il sera toujours temps d'y penser demain.
(MOI aussi j'adore l’écrevisse, mais quand je suis arrivé y en avais plus).